Lea.

THEME – DES MOTS SUR LES MAUX :

L’engourdissement

émotionnel

20 mai 2026

Lettre ouverte

Je fixe l’horizon sans réellement le voir.
Je ne sais même plus comment je suis arrivée là, pourtant mes bras balancent dans le vide, au même titre que ma tête et de mon buste, penchés à travers le garde-corps.
Il y a une foule autour de moi, je crois.
Des épaules me frôlent.
Des voix s’entremêlent.
Pourtant, je n’entends rien d’autre que mes pensées. Elles tournent en boucle dans mon esprit comme une musique incessante et casse-pied, comme un vieux disque rayé qui repasse sans cesse le même passage. Et même si on a beau en avoir plus qu’assez du même couplet, on ne fait rien pour éteindre cette mélodie qui nous plonge un peu plus dans la folie.
Je tente de caresser le vent avec mes doigts avant de refermer ma paume sur le vide, plantant mes ongles dans ma peau diaphane, comme habitée par une autre personne.
Une pression monte dans ma poitrine.
Brûlante.
Violente.
Elle m’engloutit. Me rend folle.
Un brasier est allumé en moi et il m’étouffe. Mes mains me démangent. Elles réclament de briser quelque chose en retour, au même titre que mon âme l’est. Cette petite voix en moi tente de crier.
Elle veut sortir.
Mais aucun son ne sort de ma bouche lorsque je l’ouvre.
Et c’est frustrant.
Ça augmente la pression dans mon être et me fait tourner la tête. Je plaque mes mains sur mes tempes, de plus en plus fort, jusqu’à, je l’espère, faire taire cette voix dans mon esprit. Jusqu’à faire exploser ma boite crânienne. Le sang qui fait pression au niveau de ma tête me coupe quelques instants de la réalité, mais ça ne suffit pas à me calmer.
Les sanglots me prennent à la gorge et je me sens partir. Prête à lâcher toutes les larmes que mon corps retient. Prête à me laisser tomber en avant.
Mais rien ne vient.
A la place, tout s’arrête d’un coup.
Mes épaules se détendent subitement, mes bras se relâchent et mon visage se décrispe. Je me laisse de nouveau retomber contre le garde-corps et fixe de nouveau l’horizon.
Il pourrait disparaitre que je ne le remarquerais pas.
Je ne ressens plus rien. Rien à part le néant.
Je suis une coquille vide.
Sans émotions.
Sans sentiments.
Et j’ignore ce qui est le pire entre ressentir tout trop fort et ne plus rien ressentir du tout. Car cette facette me fait autant peur que la première.

Quand le coeur déborde

Mais les émotions que l’on enterre ne disparaissent pas. Jamais. Elles restent là. Empilées les unes sur les autres, dans un coin du corps, du cœur ou de l’esprit. Elles s’emmagasinent jusqu’à ce que leurs poids deviennent trop lourd à porter.

On naît tous avec des émotions, parfois même elles deviennent trop grandes pour notre corps. Trop lourdes pour savoir comment les gérer.
Alors, au début, on les laisse vivre librement.
On pleure sans retenue.
On rit trop fort.
On aime sans méfiance.
Puis on grandit.
Et doucement, parfois sans même s’en rendre compte, on apprend à se taire. Parce que certaines émotions finissent par déranger. Parce que certains éclats de voix sont trop forts à écouter. Certains rires trop joyeux à supporter.
La tristesse met mal à l’aise.
La colère fait peur.
La sensibilité fatigue les autres.
Alors on ravale tout. On garde pour soi ce qu’autrefois on communiquait. Ce qu’autrefois on partageait au monde.
Les mots.
Les larmes.
Les réactions.

On garde tout à l’intérieur en pensant que ça finira par passer. Que ça finira par s’effacer et que l’on oubliera.
Mais les émotions que l’on enterre ne disparaissent pas. Jamais. Elles restent là. Empilées les unes sur les autres, dans un coin du corps, du cœur ou de l’esprit. Elles s’emmagasinent jusqu’à ce que leurs poids deviennent trop lourd à porter.
Et un jour, le barrage cède.
Tout se mélange.
La tristesse devient colère.
L’amour devient peur.
L’anxiété devient rage.
C’est une tempête intérieure impossible à trier. Une cacophonie si forte qu’on finit par ne plus distinguer ce que l’on ressent réellement. Le positif du négatif. Du connu de l’inconnu. De ce qui nous appartient ou de ce qu’il ne l’est pas.
Alors parfois, pour régler cette cacophonie, le corps ne décide pas de trier toutes les informations, il choisit une autre solution.
Il nous éteint.

Le faux vide

C’est ce qu’on appelle l’engourdissement émotionnel. Et cela ne ressemble pas à la paix. Ce n’est pas un apaisement ou une tranquillité.
C’est souvent un mécanisme de survie.
Comme si notre esprit décidait soudainement :

Je ne peux plus tout porter

Alors il coupe le son de nos propres pensées, nos propres sentiments. Il coupe le son de notre âme.
Plus de débordement.
Plus de crise.
Plus de chaos.
Mais aussi :
plus de joie,
plus d’élan,
plus de sensation réelle.
Le vide émotionnel n’est pas l’absence de sentiments. C’est un trop-plein devenu silencieux. Un cœur saturé qui ne sait plus comment ressentir sans se noyer. Une âme débordée qui ne sait plus comment se sauver.
Et c’est ce qui le rend si effrayant.
Parce qu’on finit par avoir l’impression d’être absent de sa propre vie. Parce qu’on finit par penser que l’on ne pourra plus jamais être vivant.
Que l’on est mort de l’intérieur.

On oscille entre

deux extrêmes

Le trop-plein.
Puis le vide.
La tempête.
Puis le silence.
Et aucun des deux ne ressemble réellement à un équilibre.
Quand on garde tout à l’intérieur trop longtemps, les émotions finissent toujours par revenir d’une manière ou d’une autre. Rien ne se perd, tout se transforme.
Dans une crise.
Dans une impulsion.
Dans une fatigue constante.
Dans un sentiment d’irréalité.
Le corps n’oublie jamais vraiment ce que l’on essaie d’enfouir. Il l’exprime juste différemment, ce qui rend la compréhension de ses propres réactions compliquée à cerner.

C’est pour ça qu’apprendre à exprimer ce que l’on ressent est essentiel.
Pas seulement parler.
Mais reconnaître.
Accepter.
Nommer.
Sans juger. Sans honte ni regret. Seulement accueillir ses émotions avec tendresse et légèreté.
Les émotions ne sont pas censées nous contrôler. Elles sont censées nous traverser.
Et parfois, mettre des mots sur une douleur est déjà une manière de recommencer à respirer. C’est déjà une manière de l’accepter et de la traiter.

Retranscrire l'engourdissement émotionnel

dans un roman

L’une des choses les plus intéressantes à écrire dans un récit, c’est justement ce basculement entre le trop-plein émotionnel… et le vide.
Parce que ce sont deux états totalement opposés.
Et pourtant profondément liés.

1 . Ecrire la tempête

émotionnelle

Un personnage submergé ne pense plus clairement.
Tout va vite.
Les sensations se percutent. Les pensées s’enchaînent sans logique réelle. Le corps devient nerveux, incontrôlable.
Pour retranscrire cet état dans un texte, il faut créer du mouvement.
Des phrases plus courtes.
Plus nerveuses.
Plus hachées.
Multiplier les gestes anxieux :
mains qui tremblent,
– jambes agitées,
– respiration irrégulière,
– doigts qui tapent,
– peau qu’on gratte,
– cheveux qu’on tire.
Le lecteur doit presque se sentir oppressé lui aussi.
Comme si le texte débordait d’informations, qui deviennent difficiles à traiter et à assimiler. Le lecteur lui-même doit avoir des difficultés à faire le tri dans toutes les émotions et actions.

2 . Ecrire le vide après

la tempête

Le vide émotionnel, lui, est beaucoup plus lent.
Tout devient lourd.
Éteint.
Lointain.
Le personnage bouge moins. Pense moins. Ressent moins.
Ici, le silence devient important. Les phrases peuvent être très courtes afin de laisser au lecteur – et au personnage lui-même – le temps de respirer, de reprendre son souffle. Elles peuvent être parfois réduites à quelques mots seulement.
Il faut laisser de l’espace dans le texte.
De l’air.
Du blanc.
Parce que le vide émotionnel est aussi une absence de bruit intérieur.
C’est une absence de sensation, de sentiments, de pensées.
C’est un vide.
Le personnage ne lutte plus vraiment.
Il flotte à côté de son propre corps, comme s’il regardait sa propre vie derrière une vitre. Il ne devient plus maître de lui-même. Il est simplement spectateur.
Et souvent, ce contraste entre la violence émotionnelle précédente et ce calme presque irréel est ce qui rend l’engourdissement aussi bouleversant à lire.

Et peut-être que le plus difficile...

 

C’est de se souvenir qu’un jour, tout était vivant à l’intérieur de nous. 

La colère.
La tristesse.
L’amour.
La peur.
Même la douleur nous rappelait encore que quelque chose battait sous nos côtes, dans notre poitrine.
Puis un jour, le silence s’est installé.
Et il est devenu presque familier.
Alors on s’y est accroché, parfois malgré nous, simplement parce qu’il paraissait moins violent que le chaos.
Mais aucun être humain n’est fait pour vivre éternellement éteint.
Même les cœurs les plus silencieux finissent un jour par vouloir faire de nouveau du bruit. Par vouloir se faire entendre.
Même si c’est doucement.
Même si c’est maladroitement.
Même après avoir passé des mois à survivre plutôt qu’à vivre.

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *