THEME – DES MOTS SUR DES MAUX :
Le syndrome de
l 'imposteur
26 juin 2026
Lettre ouverte
“ Je plisse les yeux, aveuglée par les néons de la salle. La lumière est trop vive. Je peine à distinguer ce qui se trouve devant moi.
Je lève une main devant mon visage pour me protéger, mais cela ne change rien. Tout ce que je perçois, ce sont des bruits assourdissants.
Des applaudissements.
On m’applaudit.
Moi.
Une centaine de personnes sont debout devant la scène, leurs mains s’entrechoquant dans un vacarme qui me donne presque la nausée.
Je ne comprends pas.
Je n’ai rien fait pour mériter ça.
Je ne sais même pas comment je me suis retrouvée ici.
La dernière chose dont je me souviens, c’est d’avoir attendu en coulisses, le cœur au bord des lèvres, en cherchant discrètement une issue de secours. Puis une main s’est posée sur mes épaules et m’a poussée vers la scène avant que je puisse protester.
— Faites un tonnerre d’applaudissements pour notre brillante élève, Emy, qui a su révolutionner le monde de la chimie grâce à sa découverte sur…
La suite se perd dans le brouhaha.
Les applaudissements redoublent.
Je recule d’un pas.
Puis d’un autre. Jusqu’à sentir les lourds rideaux rouges frôler mon dos.
Je sais ce qui va se passer ensuite.
Ils vont attendre que je prenne la parole.
Ils vont attendre que je dise quelque chose d’intelligent.
Et alors, ils vont comprendre. Comprendre qu’ils se sont trompés. Que je ne mérite pas d’être ici. Que je ne suis pas la personne qu’ils imaginent. Que je suis une imposture.
Une erreur.
Une fraude que personne n’a encore démasquée.
Et lorsque ce moment arrivera, l’humiliation sera totale.
Je ne comprends même pas pourquoi cette cérémonie existe. Je n’ai rien révolutionné. J’ai simplement découvert et démontré l’existence d’un nouvel atome. Mais cette découverte n’est pas née de nulle part. Des centaines de scientifiques ont passé leur vie à construire les fondations sur lesquelles je me suis appuyée. Ils ont posé les bonnes questions. Formulé les bonnes hypothèses. Réalisé les expériences les plus difficiles.
Je n’ai fait que suivre un chemin déjà tracé.
N’importe qui, avec les mêmes ressources et les mêmes connaissances, aurait pu arriver au même résultat.
Peut-être même plus vite.
Peut-être même mieux.
Alors pourquoi est-ce moi que l’on applaudit ?
Pourquoi est-ce moi qui suis sur cette scène ?
Bientôt, ils finiront par comprendre. Ils verront que je ne suis pas exceptionnelle. Que je n’ai rien de plus que les autres. Et lorsque ce jour arrivera, ils se demanderont tous comment ils ont pu se laisser tromper aussi longtemps. ”
Quand la réussite ressemble à une erreur
Il existe une étrange contradiction chez certaines personnes.
Elles travaillent dur.
Elles obtiennent des résultats.
Elles atteignent leurs objectifs.
Et pourtant, elles sont incapables de s’en attribuer le mérite. Chaque réussite devient une exception. Chaque compliment est minimisé. Chaque victoire est expliquée par la chance, le hasard ou les circonstances.
Jamais par leurs compétences.
Alors que les autres voient du talent, elles voient simplement le minimum. Alors que les autres admirent leur parcours, elles ne voient que leurs erreurs.
Le syndrome de l’imposteur ne consiste pas à manquer de compétences. Il consiste à être incapable de reconnaître celles que l’on possède déjà.
Comme si une petite voix murmurait constamment :
“ Tu n’es pas à ta place ”
Et peu importe le nombre de preuves qui démontrent le contraire, cette voix trouve toujours une nouvelle excuse pour exister.
Le piège de la comparaison
“ Et lorsqu’on observe uniquement ce que les autres font de mieux, il devient impossible d’apprécier ce que l’on accomplit. ”
Le problème du syndrome de l’imposteur, c’est qu’il pousse rarement à se regarder soi-même.
Il pousse à regarder les autres.
Et lorsqu’on observe uniquement ce que les autres font de mieux, il devient impossible d’apprécier ce que l’on accomplit.
On compare nos brouillons à leurs œuvres terminées.
Nos hésitations à leur assurance.
Nos erreurs à leurs réussites.
On oublie que nous ne voyons qu’une infime partie de leur réalité.
Les doutes restent cachés. Les échecs aussi. Alors on finit par croire que nous sommes les seuls à nous sentir perdus. Les seuls à ne pas être légitimes. Les seuls à avoir peur d’être découverts.
Alors qu’en vérité, cette peur touche parfois les personnes les plus compétentes.
Parce que plus nous avançons dans un domaine, plus nous réalisons tout ce qu’il nous reste encore à apprendre.
Quand la peur d'échouer devient la peur de réussir
Paradoxalement, le syndrome de l’imposteur ne crée pas seulement la peur de l’échec.
Il crée aussi la peur de réussir.
Car réussir attire l’attention.
Et l’attention apporte des attentes.
Plus une personne progresse, plus elle a l’impression qu’elle devra continuer à prouver sa valeur.
Alors certaines finissent par s’autosaboter.
Elles repoussent les opportunités.
Refusent les compliments.
Minimisent leurs accomplissements.
Comme si reconnaître leur réussite les exposait soudainement au risque d’être démasquées.
Pourtant, personne ne demande la perfection.
Personne ne maîtrise tout.
La compétence n’est pas l’absence d’erreurs.
Elle est simplement la capacité d’avancer malgré elles.
Retranscrire le syndrome de l'imposteur
dans un roman
Le syndrome de l’imposteur est particulièrement intéressant à écrire parce qu’il crée un conflit intérieur permanent.
Contrairement à d’autres blessures psychologiques, il ne naît pas forcément d’un événement dramatique.
Il peut apparaître au beau milieu d’un moment heureux.
Une promotion.
Un diplôme.
Une publication.
Une récompense.
Et pourtant, au lieu de ressentir de la fierté, le personnage ressent de l’angoisse.
Pour retranscrire cet état d’esprit, il faut montrer un décalage constant entre la réalité et la perception du personnage.
Le monde lui dit qu’il réussit.
Lui est persuadé du contraire.
Les compliments deviennent inconfortables.
Les félicitations provoquent du malaise.
Les réussites sont attribuées à la chance.
Le personnage cherche constamment une explication extérieure à ses accomplissements.
Il faut également travailler le dialogue intérieur. Le syndrome de l’imposteur est une blessure qui parle beaucoup. Une voix discrète mais persistante qui remet tout en question :
“ Tu as juste eu de la chance.
N’importe qui aurait pu faire la même chose.
Ils attendent trop de toi.
Ils finiront par comprendre. ”
C’est cette voix qui rend le personnage humain et qui permet au lecteur de ressentir son angoisse.
Et peut-être que le plus ironique...
“ Il touche souvent ceux qui cherchent constamment à s’améliorer. ”
Et peut-être que le plus ironique avec le syndrome de l’imposteur, c’est qu’il touche rarement ceux qui ne font aucun effort.
Il touche souvent ceux qui cherchent constamment à s’améliorer.
Ceux qui doutent.
Ceux qui remettent leur travail en question.
Ceux qui veulent faire mieux demain qu’hier.
Parce qu’ils regardent toujours vers ce qu’ils ne savent pas encore faire.
Jamais vers tout le chemin qu’ils ont déjà parcouru.
Alors ils avancent avec la sensation d’être en retard.
Avec la peur de ne pas être assez.
Avec l’impression de devoir encore prouver quelque chose.
Alors que parfois, la seule chose qu’ils n’arrivent pas à voir, c’est qu’ils sont déjà devenus la personne qu’ils espéraient être quelques années plus tôt.